Création hiver 2019 / Festival Faits d’hiver, micadanses-ADDP

Si l’on se penche sur les pièces chorégraphiques qui ont marqué l’histoire de la danse, il n’est pas difficile de remarquer que nombre des versions du Sacre du printemps ont été considérées comme des oeuvres majeures, ayant souvent marqué le parcours des chorégraphes qui les ont construites. Cette observation n’est pas surprenante si on l’associe au choc esthétique qu’a créé, à l’époque, la version d’origine, tant du point de vue musical que chorégraphique. Si l’histoire a rendu « majeure » cette oeuvre, il est à noter que Nijinski (1889-1950) n’avait que 24 ans lors de sa création en 1913, et Stravinsky (1882-1971), entre 29 et 31 (il a commencé à composer la partition en 1911).  La première version du Sacre est donc une « oeuvre de jeunesse » qui contient à la fois la vitalité de l’expérimentation et de la recherche, et l’approfondissement d’une esthétique, d’une parole artistique, d’une signature.

Pour cette création, comme les précédentes, mon travail se basera sur le lien structurel entre la musique et la danse. Après analyse de la partition du Sacre, je développerai des principes de composition destinés à être mis au travail avec les danseurs. Ces principes engendreront des contraintes et règles de travail précises à l’intérieur desquelles le danseur cherchera comment faire de la place pour sa propre liberté. Cette émancipation doit, à un certain moment du processus, émerger de la structure même, et c’est précisément parce qu’elle « s’arrache » à cette structure, qu’elle peut, à mon avis, se révéler dans toute sa puissance. 

« Ce que je regrette le plus de là-bas, c’est le violent printemps russe qui semble commencer en une heure et qui fait croire au craquement de la terre entière. 
C’était là l’événement le plus merveilleux de chaque année de mon enfance. »

I. Stravinsky, Page autographe du Sacre du printemps, Paris, BNF, 1913 (cité in M. Marnat, Stravinsky, Paris, Seuil, p. 33).
LA PARTITION DE STRAVINSKY

Sur le plan musical, Stravinsky a mis en oeuvre dans Le Sacre un certain nombre de principes stylistiques et techniques hétérogènes généralisés à toute l’écriture, parvenant ainsi à imposer à l’écoute une forte sensation d’unité. Pour citer quelques un de ces éléments fondamentaux, il faut parler en premier lieu du travail rythmique : métrique variant au fil de l’oeuvre (c’est-à-dire que le nombre de temps par mesure change régulièrement), présence de structures polyrythmiques, (en d’autres termes, juxtaposition de séquences rythmiques souvent concurrentes et variant de façon asymétrique), superpositions d’ostinati rythmiques et de formules mélodiques à l’intérieur de cycles dialectiques.
Le Sacre, à travers ces blocs à la fois distincts et reliés, renouvelle constamment ses couleurs médodiques et harmoniques, proposant une grande diversité thématique, parfois associée à des motifs folkloriques russes.

CONTINUITÉ ET DISCONTINUITÉ DANS LE SACRE

Dans cette libération considérable de Stravinsky vis-à-vis des traditions mélodiques et rythmiques, on peut retenir le dialogue entre discontinuité et continuité, entre fragmentation et unité. Sont également posées les notions de répétition et de différence — en quelque sorte voisines des précédentes —, et celles, entre les deux, de variation ou de déclinaison (qui me sont chères car elles m’accompagnent depuis mes premières créations). 
Cette dialectique musicale se traduit conceptuellement dans l’argument du Sacre, entre horizontalité (avec la cyclicité de l’arrivée du printemps), et verticalité (le fait que, dans le sacrifice, la sacrifiée change chaque année).
Il m’est par ailleurs intéressant de constater que toutes les rencontres que j’ai eu avec Le Sacre ont tourné autour de la notion de cycle, de passage, de changement, et, d’autre part, de celle du « rituel » (naturel, païen ou religieux) nécessaire à l’activation, à la concrétisation de ce passage. 
Avec le sacrifice rituel dans l’oeuvre de Stravinsky, « le cycle annuel des forces qui renaissent et qui retombent dans le giron de la nature est accompli dans ses rythmes essentiels. » (I. Stravinsky, « Ce que j’ai voulu exprimer dans Le Sacre du Printemps » in Montjoie !, n° 8, 29/05/1913, première page)
Ces notions m’évoquent, d’une façon plus absolue, l’oscillation du Sacre sur un fil tendu entre d’un côté l’impermanence — l’inéluctable changement inhérent à tout être et à toute chose —, et de l’autre l’état d’attention et de présence au monde ici et maintenant, indispensable à la réalisation du changement. 

PERSPECTIVES DE COMPOSITION

Je souhaite décliner chorégraphiquement tous ces éléments en prenant le parti-pris de composer une forme par séquence mais dans laquelle, comme dans Le Sacre, rien ne semblera jamais s’arrêter du début à la fin de la pièce. 
Pour ce faire, il faudra créer, articuler et unifier un certain nombres de séquences structurelles issues d’une réflexion entre la partition de Stravinsky, l’argument de l’oeuvre, et les situations émergeant pendant le processus de composition avec les danseurs. 
Ces séquences seront portées par les 5 danseurs, que j’imagine présents du début à la fin au plateau, qui tisseront et déploieront la toile d’une structure dont les innombrables fils spatiaux et relationnels s’entrelaceront pour ne dérouler, au fond, qu’une seule ligne de travail. 
L’abondance de ces flux séquencés de réseaux fera écho à la diversité des rencontres, consonantes ou dissonantes, à l’oeuvre dans le dispositif orchestral.
A travers ces séquences à la fois distinctes et coalescentes, c’est au fond la question du temps qui sera posée dans la composition même de la pièce : le temps insaisissable, fugace, qui ne fait que se dérouler, la naissance et la mort de chaque instant de présence, l’universalité de l’impermanence.
Dans Le Sacre que je propose de construire, la consécration du printemps ne consistera-t-elle pas à se rappeler, par le biais de l’apparente fixité d’une cérémonie symbolique, le courant infiniment changeant du temps dans lequel nous sommes conduits depuis nos premiers jours ?  
L’expérience du sacrifice par l’Elue, symbole ultime de la verticalité de l’instant présent dans le fleuve horizontal et ininterrompu du temps, deviendrait un renoncement libérateur à la saisie et à la fixité de tout être et de toute chose, par l’intermédiaire du geste chorégraphique.

« En composant Le Sacre, je me représentais le côté spectacle de l’oeuvre comme une suite de mouvements rythmiques d’une extrême simplicité, exécutés par de grands blocs humains, d’un effet immédiat sur le spectateur, sans minuties superflues, ni complications trahissant l’effort. »

I. Stravinsky, Chroniques de ma vie, Paris, Denoël, 1962, p. 63-64 (Edition originale parue en 1935)
ABSTRACTION ET PUISSANCE DRAMATURGIQUE

Comme dans mes précédentes créations, je ne veux pas chercher à dire ou raconter quelque chose à travers l’acte de composition et le travail des danseurs car je crois qu’il y a une « puissance expressive du geste », et que par conséquent « la danse n’a pas vraiment besoin de la présence d’une autre pensée » (Comme l’écrit Isabelle Ginot à propos du travail de Dominique Bagouet, cf. I. Ginot, Dominique Bagouet, un labyrinthe dansé, Pantin, Centre National de la Danse, p. 76). Il est très important pour moi de laisser la danse parler d’elle-même.
Ainsi, je considère que mon métier de chorégraphe consiste, essentiellement et avant toute chose, à organiser structurellement, dans l’espace et le temps, le corps, la relation et le mouvement. Pour moi, la structure et la composition constituent, en tant que telles, une dramaturgie qui émerge et se complexifie dans l’espace entre le chorégraphique d’un côté et l’esprit singulier du spectateur de l’autre.
L’argument du Sacre ne comprend pas d’intrigue à proprement parler, et il ne se réfère pas à un contenu narratif spécifique : il est composé de deux tableaux, L’Adoration de la terre et Le Sacrifice, résumés en quelques brèves phrases suggérant des images, des temporalités et des situations générales (le programme de la saison 1913 des Ballets Russes, incluant l’argument du Sacre, est consultable dans la bibliothèque numérique Gallica de la Bibliothèque nationale de France, p. 35.).

« Stravinsky a souvent rappelé par quelles déflagrations terrifiantes s’annonce le printemps russe qui, soudain, fait craquer d’énormes masses de glace. 
C’est au sein de ce vacarme de l’univers que ce situe l’action de son Sacre, les personnes restant à peine différenciés : “adolescents”, “sage” (mais immobile), enfin l’“Élue” (mais représentante archétypale d’une communauté et, par là même, à peine individualisée). »

M. Marnat, op. cit., p. 37.

chorégraphie

Louis Barreau

danse

Antoine Arbeit, Marion David, Steven Hervouet, Flore Khoury, Marie Viennot

musique

I. Stravinsky, Le Sacre du printemps (1911-1913)

lumière

Françoise Michel

regard musicologique

Félix Dalban-Moreynas (pianiste et pianofortiste)

son

En cours

costume

En cours

durée

Environ 50 minutes

coordination de projets

Jessica Piris

production

compagnie danse louis barreau

coproduction

micadanses-ADDP, Paris ; ONYX-La Carrière, scène conventionnée danse, Saint-Herblain

Accueils en résidence

La Briqueterie-CDCN du Val-de-Marne ; TU-Nantes

Mécénat

Caisse des dépôts

La compagnie danse louis barreau est soutenue pour ses projets par la Ville de Nantes, le Conseil Départemental de la Loire-Atlantique, le Conseil Régional des Pays-de-la-Loire et la DRAC des Pays-de-la-Loire. Elle bénéficie du mécénat du groupe Caisse des dépôts. La compagnie est associée au projet Théâtre Francine Vasse – Yvann Alexandre pour les saisons 19-20 et 20-21.